De Shiraz à Isparta — le voyage millénaire de la rose de Damas

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Rose de Damas, gros plan
Rosa damascena, la reine des roses

Le paradoxe d’un nom

Quand on évoque la rose de Damas, on pense à Damas, la capitale syrienne. Logique. Pourtant, le nom raconte moins une origine qu’un itinéraire : la Rosa damascena ne vient probablement pas de Damas.

La tradition la rattache à la Perse, et en particulier à la région de Shiraz, dans l’actuel Iran. C’est là, sur les hauts plateaux du Fars, qu’on la cultive et qu’on la distille depuis des siècles, sous un climat continental exigeant : hivers rigoureux, étés secs, altitude. Des conditions qui conviennent parfaitement à une rose robuste et intensément parfumée.

Le nom « damascena », lui, vient du commerce : des routes marchandes et des empires qui l’ont fait voyager vers l’ouest, Damas étant l’un des grands carrefours de ces échanges. Son lieu de naissance exact reste débattu par les botanistes, mais son histoire est indissociable de la Perse.

Un hybride complexe, une histoire très ancienne

Les civilisations antiques cultivaient déjà des roses parfumées : on en trouve la trace chez les Perses, les Égyptiens, les Grecs et les Romains, qui les utilisaient dans les jardins, les rituels et les cosmétiques. Il est en revanche difficile de savoir avec certitude lesquelles de ces roses anciennes étaient déjà des roses de Damas.

Ce que la génétique a établi, en revanche, c’est que la Rosa damascena n’est pas une espèce « pure ». C’est un hybride issu de trois ancêtres : Rosa gallica (la rose de France), Rosa moschata (la rose musquée) et Rosa fedtschenkoana (une rose sauvage d’Asie centrale). Cette triple ascendance contribue à sa richesse olfactive. Pas une seule note, mais une symphonie.

Les botanistes la nomment Rosa damascena. Beaucoup de parfumeurs l’appellent simplement « la reine ».

De la Perse aux empires : une route fleurie

La rose de Damas a voyagé au rythme des échanges. D’abord portée par le commerce persan, elle gagne l’Europe au Moyen Âge, dans les bagages des marchands et, selon la tradition, des croisés. Les monastères la cultivent, les jardins royaux l’adoptent, et elle devient à la Renaissance un symbole de luxe et d’amour. Plus tard, l’Empire ottoman en développe la culture dans les Balkans et en Anatolie, posant les bases des grandes régions productrices d’aujourd’hui.

Aujourd’hui ? Elle pousse dans de nombreux pays, mais pas partout de la même manière.

Champs de roses de Damas à Isparta
Les champs de la région d’Isparta, en Turquie, l’un des deux grands foyers mondiaux de la rose de Damas

Turquie (Isparta). Depuis la fin du XIXe siècle, la région d’Isparta, au cœur du « pays des lacs » anatolien, s’est imposée comme l’une des capitales mondiales de la rose de Damas. Avec la Bulgarie, la Turquie assure l’essentiel de la production mondiale d’essence de rose.

Bulgarie. La célèbre Vallée des roses, autour de Kazanlak, rivalise avec la Turquie. Autre tradition, autre terroir, autre signature olfactive.

Iran. La région de Shiraz et celle de Kashan continuent de cultiver et de distiller la rose, notamment pour l’eau de rose, avec le prestige des origines.

Maroc, Inde, Égypte, Chine. Des producteurs plus modestes, chacun avec ses propres techniques et ses propres nuances aromatiques.

Une fleur, un nom, mais mille terroirs différents. Comme le vin, la rose change de caractère selon l’endroit où elle pousse.

Du champ à l’essence : un savoir-faire séculaire

Dans les champs d’Isparta, le rituel se répète à chaque aube de la saison de récolte. Les cueilleurs arrivent avant le lever du soleil. Pourquoi ? Parce que les fleurs sont alors les plus riches en arômes, avant que la chaleur ne les dissipe.

Les fleurs sont cueillies à la main, une à une, puis acheminées rapidement vers les distilleries. Une rose de Damas ne supporte ni l’attente ni la brutalité.

Commence alors la transformation.

Distillation de l'essence de rose
La distillation à la vapeur : extraire l’essence précieuse de la rose

La distillation à la vapeur d’eau produit l’essence de rose (ou « otto ») : la vapeur traverse les pétales, entraîne les molécules aromatiques, puis se condense ; l’huile essentielle se sépare de l’eau, qui devient l’eau de rose. Une seconde distillation des eaux permet de récupérer davantage de molécules précieuses.

L’extraction aux solvants donne une autre matière, l’absolue de rose, qui capture des facettes que la vapeur seule ne peut pas extraire.

Le résultat ? Il faut environ 3 à 5 tonnes de fleurs fraîches pour obtenir 1 kilo d’essence de rose. Le rendement est infime, et le prix en conséquence : l’essence de rose compte parmi les matières premières les plus chères de la parfumerie, à plusieurs milliers d’euros le kilo.

Chaque région produit en outre une essence différente : une rose de Bulgarie n’a pas exactement la même signature moléculaire qu’une rose de Turquie. C’est ce que racontent les sourceurs, à l’image de Dominique Roques, qui a passé trois décennies à parcourir le monde à la recherche des meilleures matières premières pour la parfumerie.

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Un ingrédient majeur de la parfumerie

Parcourez les grandes maisons de parfum, de Guerlain à Chanel, de Frédéric Malle à Serge Lutens : la rose, et souvent la rose de Damas, y tient une place de choix, des classiques aux créations les plus récentes.

Pourquoi ? Parce que la Rosa damascena est à la fois puissante et nuancée. Elle donne du caractère, se marie avec presque toutes les familles de notes (bois, épices, muscs, agrumes) et sert souvent de cœur floral aux compositions les plus ambitieuses.

En Occident, on l’associe volontiers au féminin. Au Moyen-Orient, elle règne aussi dans les parfums masculins, symbole de raffinement et de prestige.

Mais qui cultive, et à quel prix ?

C’est ici que les sourceurs comme Dominique Roques posent une question qui dérange.

Dans la communication des marques, la parfumerie « durable » se résume souvent à une belle image : des cueilleurs à l’aube, un geste millénaire préservé, une nature en harmonie. L’image est séduisante. Elle ne dit pas tout.

Car la réalité économique est plus rude. Dans de nombreuses régions productrices, les cultivateurs dépendent de prix fluctuants, font face à la hausse des coûts et au vieillissement de la main-d’œuvre, tandis que les jeunes quittent les villages pour les villes.

À l’autre bout de la chaîne, un parfum de luxe peut se vendre plusieurs centaines d’euros, alors que la matière première ne représente qu’une petite partie de son prix : le reste rémunère la création, la marque, le flacon, la distribution et le marketing.

D’où la question fondamentale : le naturel est-il automatiquement durable ? Pas vraiment, si ceux qui le cultivent ne sont pas rémunérés équitablement.

La rose persiste

Malgré tout, la rose de Damas persiste. À Isparta, les champs refleurissent chaque printemps. En Iran, malgré les sanctions et les turbulences, les distilleries gardent la flamme allumée. En Bulgarie, la Vallée des roses célèbre sa récolte année après année.

C’est une histoire de résilience : celle d’une fleur qui a traversé les siècles, les conquêtes et les frontières, parce que quelque chose en elle est simplement… irremplaçable.

La prochaine fois que vous porterez un parfum aux notes de rose, pensez à Shiraz et à Isparta. Pensez aux cueilleurs de l’aube. Pensez aussi aux enjeux économiques invisibles. Et à cet hybride complexe qui a traversé les empires pour arriver jusqu’à vous.

Voilà ce qu’est vraiment la rose de Damas : pas simplement une fleur, mais une longue histoire, écrite dans chaque goutte d’essence.

Sources et pour aller plus loin

Dominique Roques, Cueilleur d’essences. Aux sources des parfums du monde, Grasset, 2021.

Iwata H., Kato T., Ohno S. (2000), « Triparental origin of Damask roses », Gene, 259 (1-2), p. 53-59 — sur l’origine hybride de la Rosa damascena.

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