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  • Les langues qui disparaissent et ce qu’elles emportent avec elles

    Les langues qui disparaissent et ce qu’elles emportent avec elles

    Toutes les deux semaines environ, quelque part dans le monde, une langue s’éteint avec son dernier locuteur. Pas de cérémonie, rarement une trace dans l’actualité. Simplement un silence de plus, définitif, à l’endroit où existait autrefois une manière particulière de nommer le monde.

    On pense souvent qu’une langue qui disparaît est remplacée par une autre, sans grande perte — après tout, on continue de communiquer. Mais ce raisonnement passe à côté de l’essentiel : une langue n’est pas un simple code interchangeable pour dire les mêmes choses. C’est un système entier de classification, de mémoire et de pensée, construit et affiné sur des générations. Quand elle meurt, ce système meurt avec elle.

    INTRODUCTION

    Le monde compte aujourd’hui environ 6 000 langues. Ce chiffre, déjà impressionnant, masque une réalité plus inquiétante : plus de 200 langues ont disparu au cours des trois dernières générations, et l’UNESCO recense plusieurs milliers de langues aujourd’hui en danger, à des degrés divers — des centaines classées « sévèrement en danger », près de deux cents ne comptant plus que moins de dix locuteurs.

    L’Afrique subsaharienne, qui concentre à elle seule près d’un tiers des langues du monde — environ 2 000 — n’est pas épargnée : les projections estiment qu’au moins 10 % d’entre elles pourraient disparaître au cours du prochain siècle.

    Ces chiffres soulèvent une question simple en apparence, mais dont la réponse est loin de l’être : qu’est-ce qu’on perd, exactement, quand une langue meurt ?

    Ancien manuscrit

    PLUS QUE DES MOTS : DES SYSTÈMES DE PENSÉE ENTIERS

    L’ancien directeur général de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura, avait formulé les choses avec précision : la disparition d’une langue entraîne la disparition de nombreuses formes de patrimoine culturel immatériel — en particulier l’héritage inestimable des traditions et des expressions orales qu’elle porte.

    Concrètement, une langue qui s’éteint emporte avec elle des poèmes et des légendes qui n’existaient que sous cette forme précise. Des proverbes, condensés de sagesse pratique accumulés sur des siècles. Des systèmes de classification du vivant — la manière dont une communauté nomme et organise les plantes, les animaux, les phénomènes naturels de son environnement immédiat, souvent avec une précision qu’aucune langue extérieure n’a jamais eu besoin de développer.

    La recherche a montré que la diversité linguistique et la biodiversité sont souvent corrélées géographiquement : les régions les plus riches en langues sont aussi, fréquemment, les plus riches en espèces vivantes. Ce n’est pas un hasard. Les communautés qui vivent depuis des générations dans un écosystème précis développent un vocabulaire d’une finesse que la science moderne redécouvre parfois avec des décennies de retard — des mots pour des variétés de plantes médicinales, des comportements animaliers saisonniers, des subtilités climatiques locales.

    Quand la langue disparaît, cette connaissance accumulée ne se traduit pas automatiquement ailleurs. Elle s’efface, purement et simplement, avec elle.

    LE SÉNÉGAL : UNE DIVERSITÉ RÉELLE, UNE LANGUE DOMINANTE

    Le Sénégal illustre bien la complexité de cette question — y compris ses tensions internes. Le pays compte, selon les recensements linguistiques, une trentaine de langues parlées sur son territoire, dont une vingtaine reconnues officiellement comme langues nationales aux côtés du français, seule langue officielle : le wolof, le pulaar, le sérère, le mandinka, le diola (ou joola) et le soninké, entre autres.

    Mais cette diversité coexiste avec une réalité démographique frappante : environ 90 % des Sénégalais parlent le wolof, dont plus de la moitié comme langue principale, une proportion qui grimpe à environ 95 % dans la seule région de Dakar. Le wolof est devenu, dans les faits, la langue véhiculaire du pays — celle du marché, de la rue, des échanges quotidiens entre locuteurs de langues maternelles différentes.

    Cette domination a un revers documenté par les linguistes : elle exerce une pression réelle sur les autres langues nationales, en particulier chez les jeunes générations urbaines pour qui le wolof devient parfois la seule langue pleinement maîtrisée, reléguant la langue des grands-parents à un usage familial restreint, puis occasionnel. Le sérère, le diola, le soninké — langues parlées par des millions de personnes, donc loin d’être en danger immédiat de disparition totale — voient néanmoins leur usage quotidien reculer face à l’expansion du wolof, particulièrement dans les zones urbaines et parmi les jeunes.

    Fait révélateur : certains linguistes notent que cette expansion rapide pourrait, paradoxalement, fragiliser le wolof lui-même à long terme, la langue s’hybridant à son tour au contact de multiples influences, dans un mouvement de simplification progressive de son vocabulaire traditionnel et de ses structures grammaticales les plus complexes. Le processus qui menace les langues minoritaires du pays pourrait, sous une autre forme, finir par toucher la langue dominante elle-même.

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    CE N’EST PAS UNE FATALITÉ

    Il serait facile de conclure sur un ton résigné — les langues meurent, c’est ainsi depuis toujours. Mais l’histoire linguistique montre aussi l’inverse : des langues qu’on croyait condamnées ont été revitalisées grâce à un travail volontaire de documentation, d’enseignement et de transmission active. L’hébreu moderne, langue liturgique presque éteinte comme langue vernaculaire pendant près de deux millénaires, en est l’exemple le plus spectaculaire — mais des dizaines de langues minoritaires à travers le monde, d’Afrique comme d’ailleurs, font aujourd’hui l’objet de programmes de documentation, d’écriture et d’enseignement qui ralentissent, voire inversent, leur déclin.

    Documenter une langue — ses proverbes, ses classifications, ses récits oraux — avant qu’elle ne s’éteigne n’est donc pas un geste seulement patrimonial et nostalgique. C’est un acte qui préserve activement des façons de penser qui pourraient, un jour, s’avérer précieuses d’une manière qu’on ne soupçonne pas encore.

    Aîné africain en tenue traditionnelle

    CONCLUSION

    Une langue qui meurt n’est jamais qu’une affaire de linguistes. C’est la disparition silencieuse d’une bibliothèque entière qui n’a jamais été écrite ailleurs que dans la mémoire de ses locuteurs — leurs classifications du vivant, leurs proverbes, leur manière propre d’organiser le réel.

    Le Sénégal, avec sa mosaïque de langues nationales vivant sous la pression d’une langue dominante, rappelle que cette question n’est pas seulement celle de langues lointaines aux noms inconnus. Elle se joue aussi, plus discrètement, dans les cours de récréation et les foyers d’aujourd’hui — dans le choix, fait ou pas, de continuer à transmettre la langue des grands-parents.

    SOURCES ET POUR ALLER PLUS LOIN

    Sur la disparition des langues dans le monde

    UNESCO, Endangered languages, endangered thought, Le Courrier de l’UNESCO (courier.unesco.org), incluant les déclarations de l’ancien directeur général Koïchiro Matsuura.

    UNESCO, Atlas of the World’s Languages in Danger (unesdoc.unesco.org).

    Nature Ecology & Evolution, « Global predictors of language endangerment and the future of linguistic diversity » (2021).

    Sur les langues du Sénégal

    Ethnologue, fiches langues du Sénégal, dont le wolof (ethnologue.com).

    Sorosoro, « Plurilingualism in Senegal » (sorosoro.org).

    Britannica, notice « Senegal — Languages » (britannica.com).

    Sur la revitalisation linguistique

    Travaux généraux sur les programmes de documentation et de revitalisation des langues en danger, notamment les initiatives soutenues par l’UNESCO en Afrique subsaharienne.